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L'Algérie entre bureaucratie et monétarisme

L’ECONOMIE ENTRE BUREAUCRATISME ET MONETARISME
Par Ammar KOROGHLI In Libération du 2 juillet 1991

D’une manière générale, le bilan du pouvoir algérien fait ressortir les incohérences d’une stratégie et son coût social, la croissance des dépenses improductives, la non-maîtrise de l’appareil productif, la formation de féodalités économiques et politiques (techno-bureaucratie civile et militaire), les dangers de l’extraversion et le mépris des masses en prime. Ainsi, ni l’autogestion et le “gouvernement par le parti”, ni les “industries industrialisantes” n’ont produit la matrice nécessaire au décollage économique. De même, le caractère d’exploitation qui découle de la confusion entre formes juridiques de propriété et rapports de production n’a pas été supprimé.

Par ailleurs, la constitution de 1976 a mis en place un régime présidentialiste hermétique à l’opposition, le président de la République ayant droit de vie et de mort sur l’ensemble des institutions; celle de 1989 cherche à tempérer cette situation ayant continué de prévaloir jusqu’à cette date par la répudiation du parti unique et du “socialisme spécifique” pour épouser l’économie de marché, l’adoption du principe de la séparation des pouvoirs (appelées fonctions auparavant) et le renvoi de la direction de l’armée hors de la sphère du politique. Toutefois, pour peu qu’elles soient appliquées, ces innovations ne doivent pas masquer les carences préjudiciables au devenir de la démocratie en Algérie.

En effet, le chef d’Etat conserve, au delà de l’écran politique du pluripartisme annoncé, la haute main sur les institutions : il pourvoit aux postes élevés de l’Etat –civils et militaires-, il nomme et destitue le chef du gouvernement qui est responsable devant l’Assemblée, il peut procéder à la dissolution du Parlement avec lequel il a l’initiative des lois. Le président de la République demeure donc le centre “dictatorial” du pouvoir, ne fut-ce que du fait de son irresponsabilité politique; ainsi, échappe-t-il à tout contrôle populaire. En ce sens, depuis l’indépendance, les différentes constitutions algériennes sont constantes. Nous sommes donc toujours dans le cadre d’un régime présidentialiste, le modèle de développement élaboré par le conseil de la révolution ayant sécrété un capitalisme d’Etat bureaucratisé et situé à la périphérie de l’économie mondiale de marché.

Dès son accession au pouvoir, l’équipe de Chadli Bendjedid fit état de “grandes réalisations, d’un côté; de déséquilibres profonds et sérieux, d’un autre”. Aussi, désigne t-il à la vindicte publique les exploitations agricoles (autogérées et coopératives) pour corroborer son analyse militant en faveur d’une politique économique dont le secteur privé doit devenir la pierre d’angle au détriment du secteur public qui a servi de tremplin aux différentes fractions de la bourgeoisie algérienne pour asseoir leur hégémonie, et à l’ombre duquel des fortunes colossales se sont constituées. “L’après pétrole” étant devenu le leitmotiv de la stratégie politique du pays, avec pour toile de fond la réorientation de la doctrine économique.

Les grands axes en sont : la transformation des grandes entreprises (type sonatrach), l’appel au secteur privé et au capital étranger et la relance de l’agriculture par la remise des terres nationalisées à leurs propriétaires. Cette nouvelle vision de l’économie conduit à une remise en cause au niveau des alliances. L’affairisme d’Etat favorable aux couches bourgeoises sert de soubassement à cette réorientation.

Contre mauvaise fortune, le régime fit le diagnostic de ses propres maux. Inaugurant ce mea culpa, le chef de l’Etat eut à évoquer une perte de revenus. Il annonça des mesures destinées à réduire les achats à l’extérieur et un programme d’austérité en matière de dépenses publiques. Par ailleurs, la faible rentabilité du parc industriel –devenu un secret de polichinelle car tournant à environ 30% de ses capacités- s’accompagna d’une baisse sensible de la production agricole nationale, ne couvrant plus que 40% des besoins alimentaires dont 60% sont assurés par le secteur privé au niveau des cultures céréalières, maraîchères et l’essentiel des viandes rouges.

Ce secteur s’est élargi, de plus en plus depuis, à l’agriculture, la pêche, la transformation, la construction, le commerce et les prestations de service. Contrairement à la Tunisie et au Maroc, l’Algérie a peu d’arboriculture fruitière et l’élevage reste une activité traditionnelle et cantonnée aux nomades ou semi-nomades des Hauts Plateaux et du sud. De la même manière, un domaine aussi vital que celui de l’habitat est abandonné au pouvoir de l’argent alors que, du fait du dépeuplement des campagnes, le taux de croissance annuel de la population urbaine oscille autour de 6% contre 4,5% au Maroc et 4% en Tunisie.

Pour étoffer cette politique dite “pragmatique” entamée avant les “événements” d’octobre 88, le pouvoir en place s’est doté d’un arsenal juridique en vue d’asseoir, d’une manière durable, une économie de marché qui constitue l’infrastructure de ses réformes. La principale de ces lois concerne la monnaie et le crédit qui introduit la possibilité pour les entreprises de transformer leurs obligations provenant de dettes ou de créances, en actions. En outre, la convertibilité du dinar comme préalable à la relance économique, devait “rendre à la monnaie nationale sa valeur réelle”, sachant que la sphère informelle détiendrait “près de 70 milliards de dinars échappant totalement au circuit bancaire” et que la dette extérieure s’élève à 26 milliards de dollars et la dette intérieure à 270 milliards de dinars. Par ailleurs, la situation des entreprises nationales est désastreuse; à titre illustratif, “Air Algérie” a eu à enregistrer un déficit de 800 à 900 milliards de centimes.

S’agissant de la dette extérieure (43% du PNB), elle est financée par les exportations des hydrocarbures (96%), absorbant 40% des investissements. D’après la Banque d’Algérie, le service de la dette pour 1990 a été de 7 milliards de dollars entre principal et intérêts, soit 60% des recettes d’exportation. Pour refinancer celle-ci, l’Algérie avait demandé, depuis 1989, au Crédit Lyonnais, d’être le chef de file d’un consortium bancaire international chargé de lever un emprunt de 2 milliards de dollars pour “pallier le remboursement du service de la dette sans sacrifier la croissance économique”.

Privilégiant la politique monétaire (au même titre que l’Argentine), l’objectif fondamental des réformes devait concerner “la réduction de la masse monétaire dont les instruments principaux sont le flottement du dinar, l’inflation et le drainage de l’épargne par une réorganisation du dispositif bancaire”. La traduction de cette politique économique pousse le pouvoir à mettre en place un marché financier et une bourse, à la refonte du code de commerce relativement à l’émission des valeurs mobilières, à libérer plus de 90% des prix et à pousser les dirigeants des banques et des entreprises à jouer le rôle de propriétaires en économie de marché.

A cet égard, estimant qu’elle est la seule alternative qui puisse sortir le pays de la crise, M. Hamrouche, ex-premier ministre, affirma alors qu’ “il aurait été plus aisé pour le gouvernement de différer cette difficile transition vers l’économie de marché, à des fins électoralistes, mais nous avons opté pour cette difficile voie”. Dans le même ordre d’idées, M. Hidouci, ex-ministre de l’économie, a pu dire : “Nous avons obtenu du FMI et de la Banque mondiale qu’ils déclarent notre programme juste du point de vue de l’orthodoxie économique… Ce qui est attendu de nous, en réalité, c’est de privatiser”. Or, la dénationalisation du secteur public n’assure t-elle pas un ticket pour une “solution à la polonaise” : 1 million de chômeurs et 1000% d’inflation en 5 semaines (1,4 million pour l’ex-Yougoslavie et 2 à 3 millions pour l’ex-RDA) ?

Certes, l’Etat a admis alors avoir dégagé une enveloppe de 27,5 milliards au profit du soutien des prix des produits à large consommation. Toutefois, cette mesure fut dérisoire à en croire les propos des citoyens auxquels la presse algérienne a pu donner la parole (notamment “Algérie Actualité”). D’abord, au sujet de la drogue :“ L’Algérie est devenue un immense trafic… Si j’étais un mec de la sûreté, ce soir on arrêterait tout Alger pour trafic (rires). Tout le monde trafique, le gouvernement en premier, et nous les guellalines (les pauvres), on va rester à les regarder ?”. Ensuite, à propos du logement : “Il est difficile de demander à un travailleur qui réalise des logements et qui habite dans un bidonville d’avoir le cœur dans le travail s’il voit le produit de son travail détourné”. Enfin, un candidat-citoyen aux législatives : “L’Algérien est capable d’être autre chose qu’un hittiste, un drogué, un intégriste, un chômeur (…). J’en ai marre de voir les mêmes têtes à la une des journaux” .

Ainsi, il est loisible de constater au grand jour des différenciations sociales jusqu’ici inégalées, y compris chez les couches moyennes. De fait, il semblerait que les cadres moyens et supérieurs, dans les entreprises et les administrations, souffrent tout comme les catégories sociales, à bas revenus. Ainsi, si ces cadres ne contestent pas les “vertus thérapeutiques des réformes” et marquent leur préférence pour l’économie de marché jugée plutôt efficace, ils redoutent néanmoins l’inflation et la dévaluation du dinar, l’aggravation du chômage et la gestion des relations de travail devenues difficiles. Sans doute, comme le remarque M. Benissad (économiste) : “Ce n’est pas parce qu’on a augmenté les taux d’intérêts, déprécié le taux de change, ou libéré les prix que l’on va résoudre les problèmes vrais que vit l’économie algérienne”. C’est le cas de l’Argentine et du Brésil, deux géants aux pieds d’argile et minés notamment par leur dette extérieure très importante.

La principale Centrale syndicale algérienne (Union Générale des Travailleurs Algériens, UGTA) a pu avoir alors cette réaction : “Les travailleurs ne peuvent plus supporter seuls le coût social des réformes économiques entreprises par le gouvernement”, étant observé que les prix ne cessent de connaître des hausses non négligeables, avec la bénédiction de la loi. Parmi les mesures préconisées alors par le gouvernement de Hamrouche –dont l’objectif patent fut sans doute de tempérer ce darwinisme socio-économique- : l’extension du régime de la sécurité sociale à certaines couches (notamment les chômeurs), la mise en place d’une caisse d’allocation chômage, le développement de la solidarité nationale pour la construction du logement social dit collectif, la libération totale du commerce extérieur et des prix à la consommation qui échappe totalement à l’Etat (avec à la clé la flambée des prix).

Face à la montée des périls, l’état d’urgence mit fin à la “récréation démocratique”. La détermination affichée de ne pas demander le rééchelonnement ne résista pas à l’épreuve du temps, les mesures préconisées par le FMI, en ce cas, étant draconiennes en matière tant des licenciements de masse que de la privatisation du parc industriel public.

Et face à ce syndrome tout à la fois libanais –déliquescence de l’Etat- et polonais –crise économique aiguë-, le pouvoir n’hésita pas à évoquer le risque d’une “solution à la chilienne” à La Mecque des révolutionnaires, alors même que l’austérité battait son plein et que le rééchelonnement devenait, par la force des choses, une nécessité.
 


Date de création : 29/05/2008 @ 12:47
Dernière modification : 21/01/2014 @ 08:46
Catégorie : Articles à caractère économique
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