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Destin d’une mère

Destin d’une mère

 

Le paradis est sous les pieds des mères (hadith nabaoui)

Il y a des remèdes pour la maladie, il n'y en a point pour la destinée  (Proverbe indien)

Par Ammar KOROGHLI *

 

Au moment où l’on parle de violences contre les femmes, il m’a semblé opportun d’évoquer le cas de l’une d’elles.

 

D

e ses retours au douar natal, il lui semblait que rien n’avait fondamentalement changé. Comme beaucoup, elle quitta les champs pour aller se réfugier dans les bras inhospitaliers de la ville, cette épouse terrible qui dictait à ses prétendants ses conditions draconiennes. Elle était douce. Miel dans un pré où butinaient les abeilles et où folâtraient les papillons. Au début, elle était l’incarnation de la pudeur. Elle regardait les passants à la dérobée, en se tenant derrière les rideaux. A l’écart du manichéisme ambiant, régnant en maître dans la rue et dans les têtes. Structures mentales sclérosées. Elle fut au bout de ses forces lorsque, tour à tour, son époux et son fils tombèrent gravement malades. Elle commença à sortir après leur mort. De plus en plus. Contrainte et forcée. Imperturbable, elle fit enfin la connaissance de la vie urbaine avec ses méandres et ses relents de machiavélisme. Ses tribulations étaient loin d’être terminées. Ses forces commencèrent à l’abandonner. Elle apprit sa vulnérabilité. Peu à peu. Face à sa maladie, elle s’écriait : « Qu’est ce que j’ai fait ya rabbi pour mériter tout cela » ?...

 

           La m’laya lui buvait toute sa personne. Elle l’enveloppait d’obscurité. Seul le odjar lui permettait de mettre en valeur ses yeux noircis au khôl. Elle sortait, après les prières de rigueur. Dehors, elle avait toujours le pas alerte. De loin, elle ressemblait à une momie de noir vêtue. Une momie mobile. Il ne lui vint jamais à l’idée de s’interroger sur cette manière de s’habiller. Encore moins de s’en débarrasser. Affublée d’une éternelle robe, le bignoire,   le chef couvert d’une maharma, les cheveux nattés toute une vie. Préoccupée par les tracas de la vie quotidienne, elle s’abandonnait aux superstitions de bounechada et sid el khier, saints de Sétif. Univers carcéral : mlaya et foyer. Elle apprit à se défendre. Connaître le bureau de telle ou telle administration. Aller chez l’écrivain public -clerc populaire- pour ses fameux rabouls (rappels). Rendre visite à ses amies. Répondre à ses détractrices. Elle s’assuma à sa manière…

 

           L’enfance est un terrible secret. Une horrible blessure ? Un ciel orageux parfois. Une boule dans la gorge. Des sanglots étouffés. Mais que de joie lorsque la mère était encore vivante. La voir. L’embrasser. La regarder. La toucher. La rassurer. Peut être, suprême désir, lui donner quelques jours de bonheur et partager ensemble quelques souvenirs imbibés d’images de notre vie. Prendre une petite retraite dans un café pour extirper l’émotion de ses tripes. En guise de scalpel une plume. Réduite à sa plus simple expression, elle respirait la pudeur. La naïveté à fleur de peau. Le sens populaire l’emportait souvent sur les réflexions de son fils étudiant, au cours de leurs rares discussions. Mais déjà, s’observait hélas son teint blafard, ses yeux enfoncés à force de veille, cette poitrine flétrie avant terme, ses bras décharnés. Victime expiatoire ? Une de plus. Châtiment pour quelle faute ?...

 

I

l revoit encore sa mère, allongée sur un lit à moitié défait. Le visage exsangue. Elle regardait l’invisible pour le sonder. Y lire un avenir insondable. Incertain. Les yeux exorbités ajoutaient à l’immensité des cavités qui lui servaient désormais de regard. Ses lèvres accentuaient son air déjà squelettique. Autour d’elle, des compagnes d’infortune. Les unes gesticulaient, d’autres pleuraient au terme d’un sommeil agité. Le trépas dressait déjà les lauriers de sa victoire sur ces moribondes. La faucille du temps s’aiguisait sur leurs chairs. Prête à les décimer, elle menaçait les entraîner dans l’abîme des ténèbres. Leurs corps flasques par les privations et les carences auxquelles elles étaient assujetties se décomposaient. Le feu du mal les dévorait au fur et à mesure que leur séjour à l’hôpital se prolongeait. Désemparées et sans aucune planche de salut, elles devinaient proche le glaive de la mort. En proie à la souffrance, leurs êtres se muaient de jour en jour en ombre. Le silence aidant, elles se regardaient ; chacune d’elles s’appliquait à convaincre l’autre de l’espoir qui pourrait jaillir…

 

           Bâtisse datant de l’ex-métropole, l’hôpital de Sétif était vaste et divisée en blocs. Situé tout en haut de le ville. Comme sans doute l’aurait souhaité Errazi, l’inventeur de l’hôpital pour l’historiographie musulmane. Chaque bloc se composait d’un certain nombre de salles ; celles-ci étaient divisées en deux couloirs pourvus généralement de trois à quatre chambres. Chacune d’elles contenait quatre à cinq lits, mais des matelas étaient parfois posés à même le sol. Deux infirmières étaient prévues pour chaque salle, une pour chaque couloir. De grandes allées sillonnaient l’intérieur de l’hôpital et séparaient les blocs. Des plantes se hissaient de part et d’autre de ces allées. Au printemps, elles exhalaient des odeurs enivrantes. Pour le visiteur de passage, c’était le paradis. En réalité, c’était un lieu cauchemardesque. Les patientes en avaient fait leurs frais. Elles assistaient, par l’impuissance de leurs forces, aux calomnies les plus abominables : perversion, actes frauduleux, aversion, mauvais traitements. En un mot, hogra. Mépris des masses. C’était les années 70 prometteuses de tant d’espoirs pour les guellalines,  éternels indigents.

           Combien étaient elles ? Des dizaines et des dizaines qui s’agrippaient à un espoir fragile comme leur santé. Tant les actes de leurs bourreaux les y ont acculées. Les interrogations planaient sur elles. Si une malade criait son désir d’obtenir satisfaction au vœu formulé, souvent son souhait tombait inerte sur le parquet. Lettre morte. Parmi ces compagnes de la mort, Dahbia. Son lit était souvent défait, au cours de crises sourdes et nocturnes. Frisant la cinquantaine, les cheveux noirs, elle en paraissait plus. Peu loquace, son passé demeurait un mystère pour toutes. Elle ne s’épanchait guère. De son origine, nul ne connaissait un brin. Autrefois, sa beauté légendaire dans son douar avait fait frémir tant de cœurs. Blanche de peau, les yeux gais, la mine riante et la mise soignée. Telle était Dahbia. Aujourd’hui, la mine rembrunie par les soucis, les yeux ternes, les cheveux défaits, elle ne ressemblait en rien à un être vivant tellement elle était décharnée. Sa blancheur s’était évanouie avec les années de souffrance et les privations.

           Comme toutes les malades qui gisaient littéralement la tête sur l’oreiller, Dahbia était victime d’une injustice. Jeune, elle fut mariée à un homme qui aurait pu passer pour son père. Pressée par son grand-père, elle accepta en mariage Mohamed malgré les demandes d’autres prétendants. Marié par ailleurs auparavant, il était ouvrier dans un chantier. Il manifesta à son égard tant de preuves d’affection qu’il finit par gagner son cœur solitaire. Mais le destin amer fit d’eux un foyer malheureux. Il mourut, abandonnant Dahbia avec quatre enfants dont l’un finit par succomber à la paralysie qui avait affecté ses jambes dès sa naissance. Ces disgrâces plongèrent Dahbia dans la dure réalité de la vie. Elle était désormais le pilier de la famille. Que d’années de labeur et de veilles pour se retrouver dans un lit d’hôpital. Deux ans durant, la pauvre femme fut en proie à une lente agonie. Ses forces la quittaient de jour en jour. Même ses proches parents l’avaient abandonnée.

 

S

eule. Elle était seule pour affronter la maladie. Seule dans sa douleur. Elle en rendait responsable la société, cette pondeuse de coutumes rétrogrades. Et dont les pauvres gens se retrouvaient malgré eux les gardiens. Son expérience de femme humiliée lui appris bien des choses.  Au début de sa vie de citadine, elle se voulait rayonnante et dynamique dans les pratiques quotidiennes de son ménage. Mais au fond d’elle-même, la campagne lui demeurait chère ; cette campagne dont gamine et jeune fille elle foulait la terre au temps de la moisson. Que de souvenirs étaient enfouis dans sa tête ! Que de secrets aussi ! Les visites de ses enfants lui rendaient la joie de survivre à ce monde cruel et cynique. Le visage était gâté par la maladie. Les yeux menaçaient de sortir de leurs orbites. Les traits tirés par les efforts. Les membres amaigris. La poitrine osseuse. La peau jaunâtre. D’elle, il ne restait qu’une ombre prête à être engloutie par le trépas.

           Pendant son incarcération à l’hôpital, elle passait des heures à se remémorer les années de bonheur qu’elle n’aurait jamais plus. Elle avait le pressentiment d’être arrivée au bout de son voyage. Pourtant, au fond d’elle-même, elle aurait souhaité vivre encore pour ses enfants. Pour goûter avec eux les joies perdues. Mais la maladie l’a cloué au sol pendant trois ans. Que de malades elle avait connues. Quelques-unes furent guéries. D’autres étaient venues à leurs places. Dahbia, quant à elle, rentrait à la maison une semaine pour revenir à l’hôpital pour une période de plusieurs mois. Pendant ses sorties, elle était radieuse et libre de retrouver tant de choses oubliées : l’air, le soleil, la maison… Elle s’accoudait souvent au balcon pour parler à ses voisines qui lui souhaitaient la bienvenue parmi elles. Parmi les vivantes. Là-bas, à l’hôpital, elle se sentait proche de la tombe. 

           Ses années de souffrance lui avaient appris à prendre en aversion certaines gens qui semblaient hors de portée de la maladie. « Que la société est dure envers nous, démunies de tout » susurrait-elle. La balance du destin doit-elle continuer ainsi son chemin, n’ouvrant portes et fenêtres qu’à ces grosses bedaines et écrasant les mal loties ? ». Souvent, lorsqu’elle n’était pas encore très atteinte et qu’elle se sentait d’aplomb, elle dissertait longuement avec ses enfants. « Un Jour viendra où tout un chacun aura la part lui revenant de droit ». Elle ajoutait : « A quand ce jour ? Je voudrais tant voir le soleil de ce jour pour boire le sang de ceux qui pratiquent la hogra ». Mais souvent, elle se plongeait dans un mutisme sans bornes où son regard scrutait l’avenir, l’interrogeant. De temps à autre, elle se rappelait son époux dont la mort fut également douloureuse. Pendant trois ans, il avait été paralysé, suite à un accident. Il était manœuvre dans un chantier. Elle était alors dans son village natal. Elle y goûtait la sérénité de ses souvenirs de jeunesse. Lorsqu’elle était rentrée, elle le trouva sorti de l’hôpital. Il ne l’avait pas avisé de sa malheureuse tribulation pour ne pas l’inquiéter. Il est vrai que le téléphone portable n’était même pas une virtualité… Six mois après sa sortie d’hôpital, la paralysie de sa jambe et son bras gauches finit par le river au sol. Durant trois ans, fidèle à elle-même et à ses principes, elle avait dû s’occuper de lui comme d’un enfant. Le nourrissant. L’habillant… Cette nouvelle charge, après celle de Abdelaziz, son fils, paralysé malgré lui, fut la goutte qui fit déborder le vase. C’était le coup de grâce que le destin lui porta. Ce fut un coup asséné si brutalement que plus jamais elle ne devait retrouver son équilibre d’antan. Même son moral d’airain en subit le choc.

           Après avoir souffert le martyr pour les siens, en plus de ses occupations quotidiennes nécessaires à leur survie, elle se trouva enchaînée par la maladie. De mois en mois, elle était arrivée à concevoir l’idée de la mort comme un mécène des pauvres gens. Par instants, elle devenait lucide. Discutait et riait comme autrefois. A d’autres moments, sa mine se rembrunissait pour revêtir le masque hideux de l’impassible mortelle qui attendait son heure avec résignation. Son médecin traitant estimait qu’elle était condamnée. « Dahbia, lui soufflait-elle au visage, aujourd’hui tu t’es levée, tu es allée au jardin. Pourtant, je te l’avais interdit ». Semblable à un enfant qu’on réprimandait pour avoir commis une mauvaise action, elle se taisait et ruminait intérieurement le mot « interdit ». Interdit de sortir. Déjà l’hôpital représentait pour elle une incarcération. Une restriction importante à sa liberté de femme. La liberté, elle ne l’entrevoyait que dans son imagination. L’assimilant à Mohamed, pendant leurs jours heureux. Chose étrange à son esprit, elle passait par le même chemin abrupt que celui traversé par celui-ci. Chose plus étrange encore, la majorité des malades à l’hôpital appartenait à la classe des guellalines. Elle pensait que la société les acculait à l’hôpital. Purgatoire où ils avaient tout le temps de moisir. Manière comme une autre d’expier tous péchés.

 

E

levée dans des conditions pieuses, elle avait appris à adorer Allah. Elle lui devait une sorte d’allégeance. Mais lorsqu’elle était au bord du désespoir, elle se demandait pourquoi Il ne venait pas à son secours. Lui qui peut tout. Lui nanti de l’omnipotence et de l’ubiquité. Que ne la délivrait-Il de la maladie qui la rongeait. Elle était l’une de ses fidèles sujettes. Sa sujétion était-elle insuffisante ? Parfois, elle surprenait une larme dans ses yeux. Elle s’empressait de l’effacer car elle redoutait d’être vue par ses compagnes d’infortune… Un ghetto. Elle était dans un ghetto que les autres ne pouvaient comprendre. Certaines acceptaient les choses comme elles venaient à elles. Ne réalisaient pas qu’un changement de leur situation était nécessaire pour leur guérison. Pour elle, les heures s’écoulaient sans saveur. Autrefois, au temps des moissons, le temps s’étirait sereinement dans les champs. Sous le soleil. Le soir, aux dernières lueurs du crépuscule, les bergers ramenaient les troupeaux aux fermes. Les sons discordants mais doux qui s’échappaient des flûtes la plongeaient dans une hébétude proche de l’euphorie. La joie de vivre…

 

           Elle moisissait pour l’heure sur son lit en se débattant dans les souvenirs qui assaillaient sa conscience incapable de réviser méthodiquement les divers épisodes de sa vie. Par instants, des frissons la secouaient comme un arbre desséché et dégarni. A d’autres moments, son visage s’éclairait d’une paix ineffable. Pareille à celle qu’engendre la mort. Elle se reposait alors, statue squelettique, en un sommeil profond et sans rêves. Comme si son encéphale dépérissait à petit feu. Ses nerfs ne lui obéissaient plus. Elle était souvent dans un état amorphe. Pareille à un être dépourvu de sens et dont l’intelligence s’amenuisait peu à peu. Elle pensait que ses tribulations s’inscrivaient dans le livre du destin universel. Ceci l’amenait à relativiser son malheur qu’elle subissait en silence. L’espoir aidant. Sa connaissance de la douleur ne l’empêchait pourtant pas d’en subir les méfaits. Elle en concluait que la nature n’était pas, comme se l’imaginaient certains, disciplinée. Telle une horloge. Elle ne regrettait pas la vie puisque la mort devait arriver un jour ou l’autre. Ce qui l’attristait par dessus tout, c’était de laisser derrière elle la situation exécrable dans laquelle continuaient de vivre nombre de ses compagnes… Elle eut une mort atroce ; pendant plusieurs jours, elle voguait entre la lucidité et l’inconscience totale. Gémissant. Criant. Se déchirant les cheveux. Se labourant le visage avec les ongles…

 

                        Le trépas eut raison d’elle.

                       

                        * Avocat auteur Algérien

                 


Date de création : 09/12/2010 @ 11:54
Dernière modification : 20/01/2014 @ 23:49
Catégorie : Nouvelles
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