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Amis poètes, que la poésie ne meure

AMIS POETES,
QUE LA POESIE NE MEURE

Par Ammar KOROGHLI * (In Le Soir d'Algérie du 04 octobre 2016)

La cruelle actualité culturelle de notre pays ne cesse de nous colporter de bien tristes nouvelles. Ici, hommage aux amis poètes disparus. Et à ceux marginalisés ou exilés.


Je revois Hamid Nacer-Khodja à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) quasi-solitaire. Parlant peu de son écriture. Poésie confinée à l’intime, il n’en soufflait mot. Très rarement, il évoquait cette partie de sa vie avec ses interlocuteurs. C’était sans doute son credo. Pudique, il ne souhaitait pas divulguer cette partie de lui-même.
Pour avoir  cru en la muse, il fit de Jean Sénac son maître et lui consacra l’essentiel de son œuvre en qualité d’universitaire. Il figure dans diverses anthologies sur la poésie de graphie française. Entre autres essais : Albert Camus, Jean Sénac, ou le fils rebelle et Jean Sénac critique algérien. Je lui dois cette boutade en forme de maxime, un jour (un jeudi me semble t-il) que nous étions en attente du médecin en consultation à l’ENA (c’était il y a de cela il y a quelques années) : « En Algérie, pour rester en bonne santé, il ne faut pas tomber malade »…
Quelques vers : C'est par le silence du bruit que s'ouvre une lèvre absente/Ignorant son verbe et ignorant le verbe, régnante/et absurde, ma bouche rejoint son nombre/C'est pour le silence du bruit que je voudrais mourir, avide/de lumière et de raison…
Je revois Chakib Hammada à la cité universitaire du vieux Kouba. Dans sa chambre, il gardait jalousement ses manuscrits dans son armoire. Il les sortait à ses visiteurs tel un parchemin en mode de testament dédié à Fahima. Né à Souk-Ahras, professeur de lettres après ses études à l’Ecole normale supérieure (ENS). Ayant sans doute, comme nous tous, subi quelques influences des auteurs français (voire de ses professeurs d’alors), il a néanmoins cultivé une poésie toute personnelle riche de sensualité.

Fahima devint pour ses amis la muse cachée. Il lui dédiait sa poésie. « Triangle ouvert sur Fahima » et « Fahima ou le cycle à mille temps » en témoigne. Ainsi : J’ai senti dans mon ventre/un matin bleu-opaque/ tes lèvres-souvenirs/ hurler dans mes yeux…
Je revois Rachid Bey à Sétif, mince silhouette, drapé dans son manteau pour parer aux rigueurs de l’hiver des Hauts Plateaux. Nous sillonnions la principale artère alors « Rue de Constantine » (aujourd’hui 8 mai 1945). Hayat était sa muse. Femme réelle ou mythique. Il était sans doute le plus intellectuel des poètes du vieux Kouba des années 70 dont je fus durant une année (alors à l’IEP) avant de rejoindre l’ENA. Volontiers disert avec ses interlocuteurs.

Egalement élève de l’Ecole normale supérieure, Rachid fut locataire comme nous tous (petit groupe féru de poésie) à la cité universitaire du vieux Kouba. Je me souviens de certaines de ses saines habitudes : acheter le soir du lait et remplir son verre d’eau pour éviter la poussière. Il a été sous-directeur des sciences sociales et humaines, des lettres et des langues au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique… Qui se souvient encore de sa poésie et de ce poète qui s’est à jamais tu ?
Je revois Rabah Belamri m’interrogeant de prime abord : « Chkoun ». Pour l’avoir rencontré à Paris, je peux témoigner de son humilité et son amour pour l’écriture. D’un entretien paru dans le « Le Soir d’Algérie » du 18 octobre 1992, il me disait : « Voilà plus de quarante ans que la littérature algérienne de langue française a acquis une légitimité en Algérie et hors de l’Algérie. Imposée par l’histoire, elle est, qu’on le veuille ou pas, une réalité nationale. Vouloir chasser de notre mémoire littéraire Amrouche ou Sénac, Kateb ou Mammeri : un comportement d’automutilation. L’anathème jeté sur cette part de notre culture est franchement scandaleux. Il constitue une atteinte à la liberté d’expression et de création. »
Quelques vers : Ton cri ma mère guerrier d’éternité/Dormant dans ma gorge/je bâtissais dans son oubli/un jardin clair/quand une épine de ma phrase/a effleuré sa paupière…
Je revois également la grande dame de la littérature algérienne que j’ai croisée, durant la « décennie noire », au centre culturel algérien à Paris lors de rencontres culturelles : Assia Djebbar (Fatima-Zohra Imalayène) qui a loué l’Algérie dans sa poésie : Neiges dans le Djurdjura/Pièges d'alouette à Tikjda/Des olivettes aux Ouadhias/On me fouette à Azazga/Un chevreau court sur la Hodna/Des chevaux fuient de Mechria/Un chameau rêve à Ghardaïa/Et mes sanglots à Djemila…

Je ne peux d’évidence que réquisitionner ma mémoire pour conjurer la cruauté du destin de notre Algérie et ne pas oublier d’avoir une pensée poétique pour les autres amis poètes disparus également :
 
Hamid Skif (Mohamed Benmebkhout) qui nous dit :

Je suis né d’une nuit d’orage/Dans la boîte de carton/Où meurent les rêves de bouts de bois/Que la poésie est facile sur les routes de l’absence/
Les autobus sont pleins de songes évadés des poitrines/Sur le pavé traînent tant de désirs/Qu’il me faut empiler dans mes livres…

Tahar Djaout dont les vers cinglants :

Avec ces gens là
Si tu parles,
tu meurs
Si tu te tais, tu meurs
Alors parle et meurs…

Youcef Sebti qui avertit :

Tôt ou tard je te le répète/quelqu'un viendra de très loin/et réclamera sa part de bonheur/et vous accusera d'un malheur/dont vous êtes l'auteur…

Malek alloula  nous rappelle lé trépas avec humilité :
Il est un terme où j'arrive toujours/À la tombée de la nuit/Un aveuglement ancestral/Dont je retrouvais le sens circulaire/D'où partaient ces voix/Pour parler si calmement de la mort/Comme d'une lampe éteinte avant la débâcle
Aux autres amis poètes encore de ce monde (marginalisés ou/et exilés), hommage à Youcef Merahi, Salah Guemriche, El Yazid Dib, Abdelmadjid Kaouah… ; je leur souhaite longue et prospère vie... poétique.

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* Poète, nouvelliste, essayiste Algérien


Date de création : 17/10/2016 @ 13:25
Dernière modification : 17/10/2016 @ 13:25
Catégorie : Articles à caractère culturel
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