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L'armée e(s)t le pouvoir (1)

L'Armée e(s)t le Pouvoir

Par Ammar Koroghli

L'Armée a, semble-t-il, entendu adopter une attitude de neutralité lors de la prochaine élection présidentielle fixée au 8 avril prochain. Cependant, force est de s'interroger légitimement sur le sens à donner à ce vocable livré à l'exégèse des observateurs comme aux hommes politiques, eu égard à l'importance que revêt cette échéance électorale dont les candidats déclarés soupçonnent qu'elle n'échappera pas à la fraude, certains ayant d'ailleurs annoncé leur retrait. Ici, une analyse des rapports de l'Armée - en tout cas, de sa haute hiérarchie - au Pouvoir avec en filigrane la question de savoir si celle-ci est bien la matrice pourvoyeuse des chefs d'Etat algériens et, conséquemment, dans quelle mesure elle s'en tiendra à une stricte « neutralité ».
A cet égard, si l'apolitisme semble être l'une des principales caractéristiques des armées européennes occidentales (celles des régimes à démocratie populaire avaient conservé des prérogatives non négligeables, nonobstant la prééminence affichée des partis uniques d'alors), tel n'est pas le cas dans les pays dits du tiers-monde où l'institution militaire demeure une force politique souvent mêlée aux tâches de développement économique* dans une triple perspective : fournir à l'Armée des occupations pour éviter d'avoir une armée désuvrée qui se livrerait à des intrigues politiques, l'intégrer dans la nation en l'associant à l'effort de développement national et amortir son coût exorbitant (souvent, les armées du tiers-monde sont qualifiées de budgétivores). En Algérie, la lutte de Libération nationale a suscité une organisation militaire en vue de l'Indépendance.
D'armée insurrectionnelle, l'Armée de libération nationale (ALN) est devenue conventionnelle : Armée nationale populaire (ANP). C'est ainsi qu'au lendemain de l'indépendance nationale, soudée autour du groupe d'Oujda, l'état-major général - en sa qualité de direction militaire - s'est affirmé comme force politique et s'est retrouvé au sein du Conseil de la révolution dès le 19 juin 1965. En effet, la lutte armée a exigé la mise en place d'une organisation hybride à vocation politico-militaire (le FLN-ALN) qui a perduré au lendemain de l'Indépendance ; ce qui a d'ailleurs fait dire à Ben Bella : « La reconversion de notre appareil politico-militaire est indispensable Nous devrons faire la distinction entre le parti et l'Armée. » Les questions de la place de l'Armée dans la société et son rapport au pouvoir politique furent ainsi posées. Ce qui n'était pas une mince affaire dans la mesure où pour Boumediène, alors principal responsable de l'Armée, celle-ci avait une double mission : défense de l'intégrité du territoire national et participation au développement du pays.
Aussi, pour ce dernier : « Aucune révolution réelle n'est réalisable sans la présence d'une armée d'origine populaire, d'idéologie révolutionnaire, alliée des masses laborieuses. ». De même, dira-t-il : « Comment entreprendre une révolution socialiste d'une manière radicale dans un pays en voie de développement en s'appuyant sur les lois de la bourgeoisie et sur une armée réactionnaire ? » L'Armée se veut donc d'essence populaire, thèse reprise par la Charte nationale et consacrée par la Constitution de 1976. Au plan politique, des officiers supérieurs ont occupé depuis des postes importants : ministres, walis, P-DG de sociétés nationales Pour mémoire, la même situation a été suscitée dans l'Egypte du temps de Nasser.
Il est vrai cependant que la conquête du Pouvoir par l'Armée des pays du tiers-monde (Amérique latine et Afrique notamment) s'est souvent effectuée sous le couvert de coups d'Etat ; l'avènement du pouvoir militaire (immixtion dans la vie politique) s'effectue d'évidence à l'encontre de l'ordre constitutionnel établi. Ce faisant, l'institution de l'Armée monopolise le pouvoir qu'elle exerce soit directement en s'improvisant structure gouvernante, soit par l'entremise d'hommes-liges pressentis dans la société civile à seule fin de ne pas se mettre en avant, le Pouvoir étant en apparence exercé collégialement mais, en fait, un primus inter pares s'impose le plus souvent. Historiquement, si la lutte armée algérienne pour l'indépendance nationale était l'objectif visé par les « hommes historiques » (Aït Ahmed, Ben Bella, Ben Boulaïd, Bitat, Boudiaf, Ben M'hidi, Didouche, Khider et Krim) par la mise sur pied du FLN, l'ALN en constituait la branche militaire ; celle-ci fut d'abord une organisation conduite par cinq colonels à raison d'un par wilaya, chacun étant assisté de trois commandants chargés respectivement des questions politiques, militaires, liaisons et renseignements. Le Congrès de la Soummam, qui s'est tenu le 20 août 1956, s'est doté de deux organes de direction nationale : le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) et le Comité de coordination et d'exécution (CCF) ainsi que d'une plate-forme politique. Au cours de ce congrès, trois principes directeurs ont été, en vain, affirmés : direction collégiale, primauté de l'intérieur sur l'extérieur et primauté du politique sur le militaire. Toutefois, le triumvirat militaire (Krim, Ben Tobbal et Boussouf), membres du CCE, va graduellement s'imposer comme chef de la Révolution algérienne à partir du début de l'année 1957, notamment après la décision de transfert du CCE d'Alger à Tunis. En outre, la direction du FLN-ALN va être incarnée par ce triumvirat à la suite de l'arrestation des « hommes historiques ». Ces mêmes hommes vont décider, le 19 septembre 1958, de la création d'un gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) dans lequel ils détiennent des postes-clés1. A cette période donc, le centre de pouvoir se trouvait déjà entre les mains d'une direction tripartite composée de militaires. Toutefois, sous l'impulsion de deux facteurs, le paysage politique va se transformer davantage dès lors même qu'une véritable « armée des frontières » va se constituer après la création de deux états-majors, celui de l'Est à la frontière tunisienne et celui de l'Ouest à la frontière marocaine. Face à cette « armée des frontières » (armée classique structurée, entraînée, équipée et disciplinée), « l'Armée de l'intérieur » composée de « paysans maquisards » se révéla de faible poids dans la lutte pour le pouvoir d'autant plus que la lutte d'influence au sein de la direction militaire elle-même allait contribuer au déplacement du centre du pouvoir. Jusqu'ici, l'Armée algérienne des frontières était constituée de deux commandements des opérations militaires (COM). De leur unification résulte l'état-major général des armées dont la direction a été confiée à Boumediène, « Protégé », dit-on, de Boussouf. Désormais, même si l'Armée ne mena pas une politique autonome par rapport aux structures politiques existantes (GPRA, CCE, CNRA), aucune décision importante n'a pu être prise sans elle. Une armée en réserve stratégique était devenue instrument d'influence. Peu à peu, s'étant coupée des politiques, elle est devenue une force politique à part capable d'agir d'une manière autonome ; ce qui se confirma au lendemain des accords d'Evian conclus le 18 mars 1962, le CNRA et le GPRA n'ayant pas été à même de présenter une direction solide et homogène. A cet égard, après la crise politique qui secoua l'Algérie au lendemain de l'Indépendance, on a pu observer que Ben Bella ne s'était pas véritablement rallié l'Armée car cette dernière a sans doute conçu une stratégie politique dont il se révéla être un élément. S'affirmant progressivement, cette stratégie a permis à l'Armée des frontières de se renforcer par sa transformation en Armée nationale populaire (ANP). L'Armée de l'intérieur fut absorbée par celle-ci. S'imposant au fur et à mesure, sous l'impulsion du « groupe d'Oujda », l'Armée fut amenée à jouer un rôle prépondérant dans les orientations nationales, notamment en détenant des postes-clés sous le gouvernement de Ben Bella (2). En conséquence, le coup d'Etat du 19 juin 1965 semble s'inscrire dans la droite ligne de la volonté de l'Armée de prendre le pouvoir, car étant la seule force organisée dans une vie politique quasi anarchique, elle pouvait donc prétendre à l'exercice du pouvoir. En effet, s'étant dotée de tous les éléments d'un pouvoir d'Etat autonome, l'Armée devint l'armature du régime. Il semblerait même qu'elle ait été hostile à toutes les initiatives de la base (notamment à l'autogestion), et s'affirma comme étant plutôt favorable à l'instauration d'un capitalisme d'Etat qui fut qualifié de « socialisme spécifique ».

L'Armée, structure gouvernante
Le pouvoir conquis, l'Armée - et plus précisément sa fraction dirigeante ­p; entreprit l'édification d'un appareil d'Etat en vue d'asseoir son régime. Ainsi, d'instrument révolutionnaire tansformé en soutien stratégique, l'Armée algérienne n'a cessé depuis 1954, à travers plusieurs mutations, d'assurer les assises du système politique (3). Pour ce faire, la direction de l'Armée va se révéler être une véritable structure gouvernante, les cadres de l'ANP se répartissant, semble-t-il, en trois groupes :
- les officiers formés par l'Armée française (250 officiers) et ayant rejoint la cause du FLN après le déclenchement de la guerre de Libération nationale ;
- les anciens chefs des maquis de l'intérieur, très actifs politiquement et contrôlant de nombreuses régions militaires ;
- les jeunes officiers formés en Egypte et en URSS, constituant le gros des cadres et absents des postes politiques de l'Armée et de l'administration (4).
En conséquence, le système politique algérien a longtemps reposé en apparence sur l'unité du parti qui est investi d'un rôle politique en sorte que l'ANP a vu ses fonctions de service public de la défense exaltées, mais s'est vu privée de tout rôle politique (5). En réalité, même les textes officiels lui assignent une fonction qui dépasse celle de « la défense du pays », puisque l'article 82 de la Constitution de 1976 dispose que « l'Armée nationale populaire, instrument de la révolution, participe au développement du pays et à l'édification du socialisme ».
En outre, conformément aux directives de la Charte nationale, l'Armée algérienne constitue un bras solide dans la bataille du développement économique et social du pays (6).
En effet, conçue en tant que structure gouvernante, l'Armée algérienne ­p; voire sa direction -, incarnée par le Conseil de la révolution jusqu'au 4e congrès du FLN tenu en 1979, a des intérêts spécifiques à défendre, comme chacune des institutions du pays. De fait, une observation attentive montre que les officiers politiciens se partagent les postes-clés de la fonction gouvernementale et sont par conséquent les titulaires réels du pouvoir et de l'autorité (7). Ainsi, composé dans sa quasi-totalité de militaires, le Conseil de la révolution s'est attribué les postes importants au sein de l'Etat. D'autres militaires influents se sont vu soit confier des postes de responsabilité à la tête d'entreprises publiques, soit accorder des prêts importants pour la création d'entreprises privées (8).
C'est ainsi que de la primauté du parti sur l'institution militaire on est passé à la suprématie de celle-ci à celui-là. De fait, une fois l'indépendance acquise, objet de la lutte de libération nationale, la direction de l'Armée s'est trouvée placée en position de prendre le pouvoir, de bâtir l'Etat et l'ensemble des institutions y afférentes et d'affirmer l'idéologie qui gouvernera la nation. En accédant au pouvoir, suite aux griefs soulevés à l'encontre des gouvernements civils, la hiérarchie militaire a institué un système politique adapté, selon ses promoteurs, aux exigences du développement considéré comme la priorité des priorités. En outre, les militaires au pouvoir procèdent à la constitutionnalisation de celui-ci selon un processus désormais classique : promulgation d'une Constitution suivie d'élections présidentielle et législatives.
Toutefois, la personnalisation du pouvoir par la concentration des fonctions gouvernementale, législative et partisane et la préférence pour le présidentialisme sont la tendance générale observée dans les Etats du tiers-monde, l'Algérie n'ayant pas échappé à ce schéma. Ainsi, de facteur de développement, la direction de l'Armée tend à devenir mutalis mutandis, une caste à part en détenant le pouvoir à la fois politique et économique. Le cas de l'Egypte est probant à cet égard. Anouar Abdel Malek a pu observer que dès 1955 (date à laquelle Nasser et ses compagnons s'engagèrent dans la vie politique), l'Egypte était devenue une « société militaire » (9).
Aussi loin de parvenir à l'efficacité en vue du développement, les directions militaires des Etats du tiers-monde étendent-elles leurs privilèges corporatifs (budget, traitements et équipement). Ayant acquis un statut social élevé, eu égard notamment à la part importante du revenu national qu'elles s'octroient, elles révèlent en partie le pourquoi des coups d'Etat opérés. Le processus historique ayant permis l'accession de l'Armée au pouvoir a fait de celle-ci une structure gouvernante. Aussi pendant longtemps, ne sera-t-il pas question d'une Armée apolitique contrôlée par les civils, même si, avec le recul du temps, la trajectoire de l'Armée apparaît comme le fruit d'une volonté claire dès l'origine d'opérer cette reconversion (de l'appareil militaire) et de la faire servir au soutien du pouvoir (10).
A. K.

Notes
(*) Cf. mon ouvrage : Institutions politiques et développement en Algérie (page 165 et s.)
1- Krim Belkacem était vice-président du Conseil, ministre des Forces armées ; Ben Tobal Lakhdar, ministre de l'Intérieur et Boussouf Abdelhafid, ministre des Liaisons générales et des Communications.
2- Boumediène était vice-président du Conseil, ministre de la Défense ; Bouteflika, ministre des Affaires étrangères et Medeghri, ministre de l'Intérieur.
3- Leca et Vatin L'Algérie politique institutions et régime
4- Raffinot et Jacquemot Le capitalisme d'Etat algérien
5- Grimaud La Charte nationale algérienne
6- Sahnoun L'Armée algérienne : de l'ALN à l'ANP (mémoire)
7- Martin Les régimes politiques africains
8- Bensalah La République algérienne
9- Les officiers supérieurs de l'Armée égyptienne ont occupé la très grande majorité du personnel supérieur du corps diplomatique : une très forte proportion des présidents, des directeurs et des membres des conseils d'administration des organismes publics : une très forte proportion des ministres, sous-secrétaires d'Etat, directeurs généraux et directeurs des différents ministères : la quasi-totalité des cadres supérieurs et de direction des services de sécurité, une proportion très importante des fonctions de direction dans les domaines de la culture, de l'information, de la presse, de la radio et de la télévision.
10- Leca et Vatin, idem
(La deuxième partie paraîtra dans notre édition de demain)
______________________

Le Matin du 24-02-2004


Date de création : 03/12/2004 @ 14:42
Dernière modification : 21/01/2014 @ 08:40
Catégorie : Articles à caractère politique
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