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L'armée e(s)t le pouvoir (2)

L'Armée e(s)t le Pouvoir

Par Ammar Koroghli
in Le Matin du 25 février 2004

Cette situation s'est davantage renforcée depuis le 19 juin 1965. Depuis le Conseil de la révolution et l'institutionnalisation du régime de Boumediène, le rôle de l'Armée devint prééminent et sa primauté sur le politique devint une réalité concrète. Aussi, si pour le Pouvoir, les militaires de haut rang ne devraient pas apparaître comme un corps de privilégiés, il faut relever que « son état de puissance modernisante lui confère aussi une situation à part. A la longue, une caste inconnue jusqu'ici, parce que le mythe unificateur national reste fort, pourrait se constituer »14. D'aucuns ont pu observer que ses coopératives constituent, dans leur ensemble, la première entreprise d'Algérie par le nombre d'employés et la seconde par le chiffre d'affaires, après la Sonatrach15. Dans ces conditions, il peut paraître que l'Armée soit le groupe le mieux organisé ayant des intérêts spécifiques, étant précisé, par ailleurs, que la classe politique algérienne fut également composée de moudjahidine ayant occupé des postes comme récompense pour leurs efforts au combat pour la libération nationale. A cet égard, la volonté du ministre de la Défense nationale, en la personne de Houari Boumediène, a été de construire une armée moderne par l'encouragement des jeunes professionnels et par la formation technique des anciens moudjahidine. De même, le régime de la Constitution de 1963 leur aménagea une place dans les nouvelles institutions de la jeune République ; ainsi « la liste des 196 candidats à l'Assemblée nationale comprenait 72 membres de l'ALN, choisis par l'état-major et les wilayas (7 colonels, 25 commandants, 25 capitaines, 12 lieutenants, 5 soldats) ». Quoiqu'il semblerait que le Congrès de 1964 ait vu « une ANP assiégée et défensive qui s'organisait pour protéger ses intérêts (). Plus de 200 des 1 700 délégués étaient des officiers (). Leur position était négative, car les "thèses" de la commission préparatoire comprenaient la subordination de l'Armée au parti, le développement du rôle social du militaire et la formation par l'ANP de la "contre-armée" du parti, la milice »16. Cependant, après « la professionnalisation » des officiers, l'Armée se serait déchirée en factions sociopolitiques de la même façon que celles qui existent déjà au sein de la société algérienne. Aussi, si durant la période de 1962-65 il n'y a pas à proprement parler de « bloc hégémonique au pouvoir », le coup de force opéré le 19 juin 1965 est interprété comme la domination de la haute hiérarchie militaire sur les appareils d'Etat. Avec la mise en uvre de la politique économique algérienne de 1966-67 à 1975-78, celle-ci a investi les appareils étatique, partisan et économique ; ce bloc au pouvoir ayant été sous direction militaire. C'est ainsi que l'Armée a pu apparaître comme hétérogène « dans sa position dans les rapports de production - d'où la nécessaire unification et conciliation d'intérêts entre le bourgeois privé, le bureaucrate du parti, l'officier de l'Armée et le technocrate des sociétés nationales - mais comme homogène dans la poursuite de ses intérêts lesquels se rapportent tous à la formation de la valeur. Celle-ci se constitue au détriment des travailleurs dans le secteur privé et au détriment de la rente énergétique dans le secteur public ».17 Dès lors (après le décès du Président Boumediène et le choix opéré par la haute hiérarchie militaire sur l'un de ses hauts gradés), s'appuyer sur la « principale force organisée » du pays fut l'occasion pour Chadli de procéder à des nominations importantes de l'appareil de l'Etat ; ainsi, en octobre 1984, la remise des grades à des officiers supérieurs promus du titre de colonel à celui de général, parmi lesquels deux hommes-liges du Président, tous deux alors membres du BP du FLN : Mostefa Benloucif au poste de secrétaire général du ministère de la Défense nationale avec le grade de général major (sa chute se termina par un procès qui se voulut exemplaire) et Rachid Benyellès (candidat à la prochaine élection présidentielle d'avril 2004 ayant retiré sa candidature). Dans la foulée, l'état-major général fut remis sur pied après avoir été dissous par Boumediène suite à la tentative de renversement opérée par le colonel Tahar Zbiri en décembre 1967. De la même manière, en vue de professionnaliser l'Armée, une instance centrale fut créée afin de réduire le pouvoir des commandants des régions militaires. Dans le même temps, la coopération militaire avec l'Europe fut revue, l'Algérie dépendant alors beaucoup de l'ex-URSS. C'est ainsi que des commandes d'armement furent passées à des industriels américains en 1984 et évaluées à 50 millions de dollars, à des Italiens pour l'achat de petits bâtiments navals et véhicules pour la gendarmerie, aux Allemands de l'Ouest pour des équipements destinés à l'Armée de terre et à la marine, aux Canadiens pour des systèmes électroniques aéronautiques. Quant à la France, elle a bénéficié du maintien d'une mission d'assistance technique permanente (en 1970, il y avait 300 à 400 conseillers militaires français en Algérie), ainsi que d'un projet d'un système de contrôle radar pour la surveillance aérienne des principales zones stratégiques du territoire algérien pour un montant à hauteur de 5 à 10 milliards de francs18

Le retrait annoncé du pouvoir
Suite aux graves incidents qui eurent lieu à Sétif et à Constantine en novembre 1986, le chef d'état-major, le général Mostefa Benloucif, démissionna officiellement pour des raisons de santé après avoir été, semble-t-il, en conflit avec Rachid Benyellès, alors secrétaire général du ministère de la Défense nationale. Ce fut Abdallah Belhouchet, général major, membre du BP du FLN et vice-ministre de la Défense, qui lui succéda. Ces incidents inaugurèrent, en quelque sorte, ceux d'Octobre 1988. Aussi, après la promulgation de la Constitution de 1989 introduisant le pluralisme, le colonel Rahal, alors directeur du commissariat politique de l'ANP, déclara que l'Armée ne saurait « s'impliquer dans le jeu complexe des tendances », indiquant qu'elle est une « force au service du seul pouvoir légal »19, on pouvait donc en conclure qu'elle cessait d'être, comme le notait le texte fondamental algérien « le bouclier de la Révolution » et participant, à ce titre, « au développement du pays ». Désormais, sa seule mission était donc la défense nationale. Elle ne manqua pas, toutefois, d'assurer à plusieurs reprises une mission de sauvegarde de l'ordre public, tâche classique dévolue aux services de police. Suite aux « événements » d'Octobre 1988, Chadli Bendjedid se sépara des officiers qu'il jugeait sans doute gênants, en nommant certains d'entre eux ambassadeurs, dont Liamine Zeroual. Sans doute du fait de la remise en cause de l'idée de « socialisme » dans les pays de l'Est et dans les pays du tiers-monde ayant opté, de façon « spécifique », pour ce projet idéologico-politique, des mutations furent opérées. Ainsi, le grand débat ouvert porte sur la dépolitisation de l'Armée, celle-ci ne voulant vraisemblablement plus arbitrer les conflits d'ordre politique entre leaders, qui plus est dans le cadre d'une situation socio-économique devenue difficile. En tous les cas, en Algérie, l'Armée demeura le passage obligé et incontournable en vue du règlement des situations difficiles. Ainsi, après la destitution/démission de Chadli Bendjedid, force est de constater qu'elle fut au premier rang, loin du rôle de grande muette.
Dans ces conditions, faut-il croire au « réflexe corporatiste » et à la défense de ses privilèges dans la mesure où « pour acheter à l'étranger un arsenal performant, il leur faut garder le contrôle sur le pétrole qui fournit les devises nécessaires » ?20
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14. Leca et Vatin, idem
15. Cubertafond, idem
16. Zartman L'Armée dans la politique algérienne (in AAN)
17. Naïr Algérie 1954-1982 : Forces sociales et blocs au pouvoir (in Les Temps modernes)
18. Jeune Afrique du 19/12/ 1984
19. Le Monde du 7/3/1989
20. Le Figaro du 13/1/1992
(La troisième partie paraîtra dans notre édition de samedi)


 


Date de création : 03/12/2004 @ 14:43
Dernière modification : 21/01/2014 @ 08:40
Catégorie : Articles à caractère politique
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